Frédérick TRISTAN
 
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    Frédérick TRISTAN, Monsieur l’Enfant et le cercle des bavards, Fayard, 2006.

    Le club des hétérosophes imaginé par Frédérick Tristan regroupe ceux qui cherchent une autre sagesse. Six membres triés sur le volet s’y retrouvent, avec l’indispensable septième : six sont les jours de la Création, sans le septième, celui où Dieu se repose, celle-ci serait diabolique. Le septième de ces bavards, assis à l’écart, est Monsieur l’Enfant, tenu pour fou, et muet.
    Dans ce club fermé et sélect, nos six hauts personnages jouent au compagnonnage, sous la présidence du descendant d’une grande famille, un banquier asiatique assurant la trésorerie et un écrivain aux thèses hardies le secrétariat. Ils bavardent de grands sujets dont ils ne connaissent rien : « est-il vraiment nécessaire de connaître un sujet pour en parler durant des heures ? » se demande l’un d’eux. De belles formules suffisent à tenir en haleine une assistance, comme celle-ci, sur laquelle il termine son intervention : « L’homme est le ventriloque de l’univers. »
    Et pourtant, ce bavardage n’est pas une activité innocente. Lorsqu’ils choisissent pour sujet le langage, c’est même la meilleure manière d’en dénoncer les pièges, non en les déjouant, mais en tombant dedans de manière si voyante qu’ils les signalent à tous.
    Surtout, le bavardage permet de cacher les véritables problèmes, les secrets de guerre trop vite étouffés, les calculs sordides, les intérêts mesquins. Les hétérosophes ensevelissent le monde sous les mots, sous les anecdotes pittoresques, les hypothèses farfelues, les collections surréalistes (comme une symbolique collection de buvards !), les inventions saugrenues (comme le « piège à imagination » nommé Onanic 69)... Méfions-nous de la fable : elle contient un autre langage.
    Le véritable langage, cependant, est celui du muet, dont la vocation, dans la « prostitution de la parole », est de faire s’élever du silence une parole neuve : l’« étrange et poignante musique » entendue le jour de sa naissance, la « vibration d’amour » que les hommes ont perdue — « trop de silence éparpillé, trop de mots dilapidés : on n’entend rien. » Monsieur l’Enfant, au milieu du cercle des bavards, redécouvre la poésie, dont on se prend à regretter, à lire ces textes, que Frédérick Tristan n’y ait eu plus souvent recours.


    Frédérick TRISTAN, Le fabuleux bestiaire de madame Berthe , dessins sur le vif de Paul Bergasse, Paris, Zulma, 2005.

    La fantaisie semble avoir guidé la main de Paul Bergasse, qui a créé vingt-huit animaux fantastiques, tout en dentelles, en volutes, en arabesques dantesques et en excroissances biscornues. Mais la fantaisie est la porte royale de l’imaginaire, où règne madame Berthe, héroïne récurrente de Frédérick Tristan. Elle ne pouvait faire moins que de faire rechercher de par le monde cette faune abracadabrante où l’on reconnaît, à l’occasion, la trompe d’un éléphant ou le bec d'un canard. L’auteur — à moins qu’il ne s’agisse d’Adrien Salvat ? — leur a donné des noms, et une histoire. Du trisophon barbulé à l’histéropathe fragmenté, du tutrude masqué à l’hibousine surgissante, ils s’offrent à la plus fabuleuse des sciences : celle de l’imaginaire, à laquelle appartient comme on le sait la pataphysique, science des solutions imaginaires. Mais à la différence d’un livre de biologie, les animaux de madame Berthe sont porteurs de sens. Comme dans tout bestiaire fantastique, ils semblent appartenir à diverses espèces, voire à des ordres, des classes ou des règnes différents. Mais ils changent également de milieu, comme la seiche sacerdotale qui se gonfle comme un ballon, remonte du fond de l’océan et se laisse porter dans les airs. En revanche, ces êtres en constante mutation ne se laissent pas fixer. La seiche sacerdotale, dès qu’elle est touchée, « tourne en boue »; le chant merveilleux de l’histrapode musicien preceptible par l’oreille humaine, ne peut être capté par une bande magnétique; le coq Maer n’est exposé qu’empaillé; l’anarchal sublime ne cesse de se transformer en insecte malgré sa capture... Parfois, le spectateur lui-même se retrouve dans cet état intermédiaire, comme celui qui a eu l’imprudence de dévoiler en même temps la cage du tatsu et celle du clopsu, dont les cris éveillent respectivement l’angoisse et la joie. Mais n’est-ce pas le propre de l’imaginaire de révéler nos propres abîmes et nos propres contradictions ? Peut-être parce que, comme le crabe Sifu, « il naquit dans notre âme avant d’apparaître dans les grands fonds. »


    Frédérick TRISTAN, Georges-Olivier CHATEAUREYNAUD, Hubert HADDAD, Petite suite cherbourgeoise, Rocher, 2004.

    Trois courtes nouvelles nées dans le cadre d’un atelier d’écriture à Cherbourg, et dont le pari était d’imposer à chaque nouvelliste les personnages de son confrère. Voilà nos trois auteurs encombrés d’une femme de notaire neurasthénique, d’un voleur de pendule en caddie et d’un clandestin cherchant du travail. Quoi de commun entre eux ? L’humour, d’abord, qui sait se teinter de la poésie propre à chacun des trois auteurs. La quête d’un autre monde, aussi, dans la littérature, dans l’outremer idéalisé, ou dans l’étrange confiscation du temps par le rapt d’une pendule. Leur exil est fondamental, car c’est leur propre vie qu’ils fuient, et leur trajet ne pouvait que croiser celui de dix écrivains égarés dans leur temps : la Nouvelle Fiction, dont nos trois auteurs sont d’éminents représentants, en fuite elle aussi vers un ailleurs inaccessible — la postérité, ou l’oubli.


    Frédérick TRISTAN, L'amour pèlerin , Fayard, 2004

    Un charpentier de Bagdad, après avoir perdu dans un incendie sa femme et ses deux enfants, fuit dans le désert, désespéré et reniant Dieu. "Ton âme s'est rétrécie à un point tel qu'elle ne supporte plus la lumière", lui dit un berger de rencontre. Mais les rencontres sont-elles fortuites, s'il voyage avant tout en lui-même ? Au fond de son désespoir, il doit comprendre qui est réellement la Jamila qu'il a perdue, qui le guide sans qu'il le sache comme Béatrice mène Dante vers les hauteurs éternelles. Sa révolte le ramène plus sûrement à la sagesse que la religion, qui se contente de réciter. Lorsqu'il l'aura épuisée, il aura découvert en lui les millions d'êtres humains qui habitent son corps et son esprit, et il connaîtra la place qui lui est assignée — et qui est assignée à tout homme — dans le grand dessein de la Création — création divine ? création personnelle ? Qu'importe, en fin de compte, puisque la création est en lui.
    Roman initiatique brassant une matière mythique issue de toutes les cultures, sous l'habit chi'ite, L'Amour pèlerin, annoté par Jean-Arthur Sompayrac et présenté par Adrien Salvat, familiers des lecteurs de Tristan, multiplie les clins d'œil à diverses traditions qui ont nourri son œuvre. Le charpentier Ali aurait pu être christ ou boddhisattva, et s'il réconcilie en lui les deux grandes religions monothéistes, c'est que leur germe, avec celui de l'humanité tout entière, a été planté au fond de sa révolte. Boiteux du nom, comme bien des néophytes, il croit avoir perdu toute raison de vivre. Mais un chien, fidèle compagnon des charpentiers comme des saints pèlerins, le guide dans son parcours intérieur.


    Frédérick TRISTAN, Le manège des fous , roman, Paris, Fayard, 2005.

    "Ainsi, vous avez compris qu'un autre monde vit dans le nôtre, et d'autres mondes encore dans cet autre, emboîtés les uns dans les autres dans le même espace et le même temps." Voilà longtemps que les lecteurs de Frédérick Tristan l'ont compris, et ont compris que tous ces mondes sont aussi des romans emboîtés les uns dans les autres, qu'ils soient signés Tristan, Abercombrie, ou...
    Qui s'était résigné au départ de madame Berthe, à la fin de Dieu, l'Univers et madame Berthe ? Sûrement pas Frédérick Tristan, ni le jeune Hugo, élevé jadis par elle, ni le vieux Grabar, un de ses familiers, ni tous ceux qui l'ont approchée. Pour la rejoindre, Hugo, comptable dans le civil chez un taxidermiste, ne dispose que de ses cahiers et de ses crayons. Il écrit, et les mondes à nouveau se confondent. La fenêtre d'Ageüs (rapportée, pour les intimes, du manoir de Bourdonné) s'ouvre alors sur l'autre monde, non pas le monde des morts, mais celui de la fiction, la doublure de l'univers absurde, là où tout devient sens. Le collectionneur d'animaux empaillés révèle sa nature diabolique, et au grand dam de son patron taxidermiste, Hugo, nouvel Orphée, va délivrer de cet enfer son âme momifiée. Tout cela dans un délire qui ne manque ni d'humour, ni de panache. Rarement Frédérick Tristan n'avait laissé à ce point libre cours à sa verve romanesque, dans une "grande épiphanie de l'incongruité, révolution ma soeur, tout cul par-dessus tête, les fleuves remontent à la source, les astres chantent le Veni Creator, le soleil d'hiver au fond du puits." C'est drôle, truculent, dément et sage.
    Tout cela a du sens, pour le familier de son oeuvre, mais un sens perpétuellement remis en question, car il a la suprême sagesse de ne jamais s'imposer au lecteur. "Tu es toi-même le livre que tu écris"; révèle le romancier Abercombrie. Et comment écrire celui-ci ? Comment embarquer, à notre tour, sur la Marie-Jeanne qui a emmené madame Berthe ? En y croyant, tout simplement, et en sachant, avant de le chercher, ce qu'est l'océan, ce vaste territoire de l'imaginaire. "Si nous croyons qu'on bout du tunnel s'ouvre l'océan, c'est que nous avons déjà plein de mouettes dans le coeur."


    Frédérick TRISTAN, L’anagramme du vide, Bayard, 2005.

    « Mais – interrompront certains – qu’est-ce que ce bavard histrion nous raconte ? » De quel droit un écrivain parle-t-il de Dieu, quand vingt siècles de théologie s’y sont cassé les dents ? Qui connaît l’œuvre de Frédérick Tristan sait combien son discours est légitime. Non seulement parce que Dieu est un de ses personnages, sous son nom chrétien, chinois, musulman, ou sous l’hétéronyme de madame Berthe, mais parce que la quête intérieure structure le moindre de ses récits. Et c’est bien de cela qu’il est question dans ce livre. Très vite, on dépasse les conceptions plus ou moins anthropomorphes de la divinité (l’idole) et ses avatars métaphysiques (l’icône) pour se référer à la tradition de la mystique apophatique, celle qui ne conçoit qu’un Dieu sans forme et sans attributs, dont le nom est si curieusement l’anagramme du vide. Et si l’homme a créé Dieu à son image, n’est-ce pas par inflation pathologique de son ego, cette « marionnette que notre vanité s’est créée et qui peut devenir notre tyran » ? Chercher Dieu en dehors de notre reflet fini et mortel, c’est dépasser les suggestions de l’ego et, paradoxalement, descendre au plus profond de soi pour y découvrir la petite étincelle de néant qui réalise en nous le Dieu sans forme. Un paradoxe sur lequel s’est construite l’œuvre romanesque de Frédérick Tristan, dont les personnages parcourent leur propre conscience en voyageant par le monde, et qui rejoint l’ « agir dans l’immobile » de maître Eckhart. Aussi est-il tout naturel de passer de l’expérience intérieure à la fiction, au sens fort du terme, celle qui « permet au langage d’incarner l’inexprimable ». Si la vie, dans ce monde d’apparences et de conventions que les civilisations se sont aménagé pour le rendre supportable, n’est elle-même qu’une fiction que nous nous racontons à nous-mêmes, « l’art du récit peut permettre la mise en abyme de ce récit qu’est l’existence. »
    Un petit livre d’une densité exceptionnelle, car nourri à la fois d’une profonde érudition, d’une quête sincère et d’une expérience marquante. Sans didactisme ni pédanterie, il aborde les thèmes essentiels avec un humour respectueux et un incontestable sens de la formule (« nous barbotons dans l’aporie », « Dieu, dans cet état, devient l’alibi béat du conformisme »…).


    Frédérick TRISTAN, Dernières nouvelles de l'aud-delà, Fayard, 2007.

    « Écrire un roman, c’est ériger une tour dont l’architecture est perverse. — Pourquoi devrait-elle l’être ? — Parce qu’elle aussi nous ressemble. »
    Sans doute est-ce ce que pensera un lecteur qui découvrirait par ce roman-ci l’œuvre de Frédérick Tristan. Rarement il aura été aussi loin dans son entreprise de déstructuration du réel. Le roman de Némo, qui, en s’éveillant le matin, s’aperçoit qu’il est mort, va bouleverser la vie de celui qui croit l’écrire, du psychanalyste à qui il se confie, et d’une kyrielle d’identités tout aussi évanescentes dans lesquelles se réincarne Némo, obligées l’une après l’autre d’affronter la même mort. « Le jeu des masques ne finit jamais », et la mort n’est que le plus grimaçant d’entre eux.
    Nous suivons ces personnages graves ou farfelus, falots ou pédants, à travers des univers imbriqués qui retombent sans cesse aux mêmes endroits, une terrasse de café, l’appartement d’une courtisane, dont les sous-sols semblent communiquer avec les lieux les plus insolites et les plus éloignés. À chaque fois, il nous semble être un peu plus perdus ; à chaque fois, nous franchissons une strate dans la compréhension du roman. Comme dans l’enfer de Dante, nous passons de cercle en cercle. Après le cercle des premiers fantasmes, on pénètre chez le maître des métaphysiques subalternes, puis chez le maître de la fiction, qui gère le possible et l’impossible, avant de rencontrer le grand oculiste ou le maître du désert.
    Y comprenons-nous davantage ? Surtout pas, le but étant de briser les unes après les autres les explications logiques que nous pourrions donner à ce récit débridé. Car les explications ne manquent pas. Les personnages viennent de mourir, mais lorsque tout s’éteint, le cerveau continue à fermenter un peu ; l’univers ne tient que par le regard que le protagoniste porte sur lui et disparaît avec lui ; notre cerveau fabrique la réalité à partir des données pulvérisées du réel ; nous sommes tous au théâtre, ou dans un roman que personne n’a jamais écrit, ou dans une anamorphose textuelle ; le réel est comme une pâte feuilletée, ou comme un ruban de Möbius ; nous vivons des fractures successives du continuum temporel... Théologiens, physiciens spécialistes des quantas, narratologues sont tour à tour appelés à la rescousse et assènent avec le même pédantisme les mêmes ineptes certitudes. Toutes les explications sont tour à tour balayées. « D’ailleurs, ceux qui se vantent d’y comprendre quelque chose sont soit des menteurs, soit des imbéciles. »
    Il faut se laisser porter, surprendre, faire semblant de comprendre, et, comme Dante avec Béatrice, suivre la jeune fille dont, peut-être, nous avons été amoureux dans une jeunesse perdue. Béa, oui, elle s’appelle Béa. Et si elle nous emmène vers les images redoutables d’un père manipulateur et d’une mère castratrice, c’est parce que la machine à raconter les histoires s’est emballée. Derrière, il nous faudra retrouver la Miséricordieuse, ceux que les Chinois ont appelée Kouan Yin et les chrétiens, Notre Dame. Alors, peut-être admettrons-nous qu’on ne pénètre pas le monde par la logique, mais par l’abandon.
    Ce roman est un kaléidoscope dont les débris colorés seraient les romans antérieurs de Frédérick Tristan. On songe à La geste serpentine, pour les fractures spatio-temporelles qui ramènent sans cesse les personnages au même endroit ; à l’univers de Madame Berthe, dont la maison communiquait avec le monde entier ; au Dieu des mouches, pour l’ombre inquiétante du père ; au Singe égal du ciel, où l’on accède tout à tour à des strates supérieures de la réalité incarnées par des bouddhas successifs tout aussi inconsistants ; à l’Homme sans Nom, pour le personnage de Némo... Nous sommes tout simplement dans un des plus fabuleux roman de Frédérick Tristan


    Frédérick TRISTAN, Le chaudron chinois, Fayard, 2008.

    Dans une Chine du XIe siècle qui ressemble par moments aux coulisses de notre monde, Li Ti-Phang, lettré de première classe, rêve qu’il est Li Ti-Phang, enfant autiste nourri de littérature ancienne au point d’en oublier la vie. Lequel rêve l’autre, se demanderait le Cidrolin de Queneau ? La question ne se pose pas longtemps, dans un univers qui n’est jamais qu’une pâte feuilletée. Le lettré condamné à s’écrire dans une autre dimension de lui-même finit par être absorbé par le récit, qui se plie et se replie indéfiniment sur lui-même. Comme une pâte feuilleté, lui aussi.
    Ti-Phang, qui se prend pour un dragon doré, refuse de communiquer avec ses parents, qu’il méprise, et prend ses ordres des créatures merveilleuses qui le visitent — à commencer par une météorite tombée sur son bureau. Mais la mission qui lui est confiée vient-elle des dieux, d’un des multiples masques gigognes de ces dieux, d’un démon, ou de son imagination nourrie de vaines lectures ? Le doute s’installera progressivement en lui, à force de revivre, avec un léger décalage, les mêmes aventures dans un monde si subtilement semblable au sien et différent à chaque fois.
    Car sa mission est capitale : il doit délivrer les dieux des mauvais génies qui les infectent et qui sont responsables de la dégradation du monde. Soit. Mais que dire, lorsque le premier dieu à délivrer est son propre père, qu’il continue à mépriser, et que le génie qui l’infeste est Ti-Phang en personne ? Délivrer le monde, c’est d’abord se délivrer soi-même. Se délivrer des apparences, de ses identités successives et tout aussi fallacieuses, mourir de son corps, de son âme, de son esprit. Se délivrer de tous les personnages de ses lectures, qui l’encombrent et qu’il est contraint d’incarner pour s’en défaire. C’est rejoindre ce vide central autour duquel s’organisent les fils du labyrinthe.
    C’est autour de ce vide que se construit le roman, qui, d’initiatique, prend un aspect mystique. Le vide qui n’est pas le néant est ce point énergétique d’une densité extrême où l’on échappe aux formes, donc aux apparences. Le seul point où l’être peut se passer de l’avoir. Mais peut-on y arriver en conservant la conscience constitutive de l’être ? La voie qui y mène, celle du Tao, est comme la lame d’un couteau : on ne peut la saisir sans se couper, et si l’on veut couper, il faut saisir le couteau par le manche. « On ne peut saisir ce qui sépare sans être aussitôt séparé de ce qu’on saisit ».
    C’est dans cette leçon que réside l’originalité du roman, qui dépasse les aventures initiatiques familières aux lecteurs de Frédérick Tristan, qui les assume, semble s’y complaire, et les renvoie négligemment à leur vanité et à leur ultime contradiction : tous les acquis de l’initiation ne sont que le manche du couteau dont la lame ne pourra jamais être saisie.

  •  Revue Symbole: www.signes-et-symboles.org

  • Un cabinet de curiosités zoologique

  • Wikipedia Frédérick Tristan ("s'engager dans le labyrinthe")
Entretiens
 

20 mars 2008

Entretien avec Frédérick Tristan pour la sortie de La femme écarlate et du chaudron chinois

Frédérick Tristan

1 - Vous fêtez actuellement vos 50 ans d'édition. Fayard vient d'achever la republication de toute votre oeuvre romanesque, soit une trentaine d'ouvrages, avec la réédition de votre roman La Femme écarlate. Dans le même temps, parait Le Chaudron chinois, récit inédit ayant pour décor l'ancienne Chine. C'est votre cinquième livre sur ce thème. Pourquoi ?

La Chine est une affaire de famille. Mon grand-père vécut 30 ans à Shanghaï vers 1880 et en rapporta tant de souvenirs qu'il transforma l'intérieur de la demeure ardennaise de mon enfance en maison chinoise. 

Plus tard, je fus délégué en Extrême-Orient, particulièrement en Chine, de 1969 à 1986. Enfin, j'eus le bonheur d'avoir pour ami proche Chou Lin Jin, le dernier descendant de la dynastie Jin, grâce auquel je pus approcher la Société du Ciel et de la Terre, la Tien Ti Houei, dont j'ai publié naguère les rituels avec commentaires dans Houng, les sociétés secrètes chinoises.

2 - Quel est le rapport entre le Chaudron chinois qui est un vrai roman d'aventure et ces sociétés initiatiques ?

Le roman est l'histoire d'un jeune chinois, Ti-Phang, qui, ayant mal lu les livres de la bibliothèque familiale, s'est pris pour un grand initié (un dragon doré) et s'est mis à mépriser ses parents qui en sont morts. Le récit raconte comment ce jeune homme va devoir réparer ce crime à travers des réincarnations successives. Cela m'a permis d'évoquer de manière non didactique la grande tradition chinoise de la vie et de la mort. Ainsi suivra-t-on Ti-Phang dans sa quête confucéenne d'une morale liée aux ancêtres, dans sa descente aux enfers taoïstes, dans sa pratique du bouddhisme T'chan. Dans mon premier roman chinois Le Singe égal du Ciel j'avais adapté une légende chère à tout l'Extrême Orient et inconnue en Occident. Aujourd'hui, ce véritable conte a été joué au théâtre à plusieurs reprises pour le plaisir et l'enseignement de différentes générations. Avec le Chaudron chinois, j'espère apporter une meilleure connaissance de la pensée chinoise traditionnelle tout en divertissant le lecteur par un récit non exempt de facéties et d'humour. Notre époque se méfie des dogmes et nourrit un intense besoin de récits initiatiques et de contes merveilleux.

3 - Le lecteur français ne se défie-t-il pas de l'imaginaire pour lui préférer le réalisme ?

Le réalisme n'exclut pas l'imaginaire. Une grande partie de notre existence est heureusement régie par un sain ludisme qui échappe à la contrainte quoditienne du réel. Lit-on une histoire pour retrouver celle que l'on vit déjà ? Beaucoup de lectrices et de lecteurs recherchent dans un roman une échappée vers un ailleurs. C'est le rôle essentiel de la fiction. A cet égard, l'imaginaire chinois est d'une grande richesse. On a même pû prétendre que la Chine ancienne faisait partie de l'inconscient populaire occidental. Voyez le Fu Manchu de Sax Römer ! Les histoires policières du juge Ti ! L'essentiel est qu'un récit de fiction soit crédible grâce à la logique interne de son parcours. C'est en ce sens q

 

ue ma connaissance de la tradition Houng m'a permis d'approcher ce que l'on pourrait appeler l'âme chinoise et de la restituer dans un récit volontiers de type initiatique. Mais attention ! On pourra n'y lire qu'un récit picaresque ou fantastique, voire drôlatique, et c'est très bien comme ça ! J'apprécie que mes romans puissent être lus à plusieurs niveaux.

 

4 - Drôlatique, en effet, lorsque Ti-Phang, votre personnage, entre dans un monastère d'obédiance T'chan !

Ce passage du roman évoque l'initiation par le non-sens. lI s'agit d'amener le novice à se désencombrer du langage et de sa propension à croire en la réalité. Pour le bouddhisme T'chan, la réalité n'est pas réelle. D'où, pour un lecteur cartésien, un humour de type paradoxal comme "Il est rare de voir un fromage grignoter un rat", ou " Un renard court si vite qu'il n'a plus de pattes". Les adeptes du Zen appellent ça des Koan. Mon petit recueil Les succulentes paroles de Maître Chû illustre par de courts textes cette méthode particulière. Elle se rapproche de quelque manière de la pataphysique occidentale, mais dans un but différent. D'ailleurs, si l'on approfondissait

sous cet éclairage l'ensemble du Chaudron chinois, on s'apercevrait qu'il s'agit, en fait, d'un énorme koan, de bout en bout !  Dans mes récits, j'ai toujours privilégié un certain humour décapant.

La femme écarlate

5 - En revanche, d'autres passages décrivent des moeurs bien réels de l'ancienne société chinoise tels que les rites de mariage ou d'obsèques.

C'était une société extrêmement ritualisée. Tout partait de l'empereur et descendait vers le peuple selon une pyramide excessivement hiérarchisée. Dans le Chaudron chinois, Ti-Phang est fils de mandarin. En se révoltant contre son père, il se révolte contre la rigidité du système social et se réfugie dans un monde de son invention, fabriqué à partir de ses lectures mal controlées. Trop tard, il sera obligé d'admettre son erreur et, à travers une série de redoutables épreuves, finira par s'intégrer à nouveau dans la tradition. Mais, cette fois, ce sera par amour de la jeune Nu-Haï, symbole vivant de la bonté, qu'il épouse et qui, lors d'une longue ascension du Mont O-Maï, l'accompagne vers son véritable destin. Lors de ce parcours décisif, le lecteur rencontrera les usages médicaux, littéraires et religieux de l'époque. S'y ajoute la description

 

de superstitions et de croyances magiques que j'ai puisé dans des ouvrages classiques du Tao populaire : scènes d'envols et de métamorphoses, apparitions des esprits, rêves fantastiques, qui ajoutent au climat typiquement chinois du récit. La descente de Ti-Phang chez les morts suit la description des enfers indiens venus en Chine avec le bouddhisme. Ce sont les "prisons de la terre" (di yu) où seuls de rares héros peuvent descendre tout vivants.

6 - Il s'agit donc d'une sorte de fantastique...

Le Chinois est un pragmatique qui adore le jeu et les contes. Il a dépeint le ciel et les enfers à la façon de la bureaucratie terrestre mais il vient toujours s'y méler quelque singe pour y mettre la pagaille. Néanmoins, l'extraordinaire y rencontre toujours une signification morale. En effet, indépendamment de diverses croyances populaires toujours vivaces, on s'aperçoit que le maoïsme a peu changé les fondements confucéens de l'individu chinois en société. La famille et l'harmonie en sont les bases essentielles. C'est pourquoi la révolte de Ti-Phang contre sa famille est considérée comme si grave. Elle sappe les fondements du système politique et social tout entier. Il faudra donc qu'en soignant sa conscience égarée il reconstruise tout ce qu'il a détruit par un orgueil futile. Et c'est en ce point que doivent entrer en jeu des forces extrordinaires afin que la cité et l'ensemble de l'empire puissent recouvrer l'ordre perdu. Dans le Chaudron chinois s'ajoute la vision taoïste selon laquelle ces forces doivent être de nature magique, proprement fantastique, car le déséquilibre provoqué par Ti-Phang a également ébranlé le cosmos. Il faut rien moins que remettre l'univers dans le droit fil de l'Etoile Polaire en se repolairisant à l'intérieur de soi-même. L'amour sera le puissant moteur secret de cette régénération afin que le yin et le yang puissent de nouveau s'équilibrer dans l'harmonie retrouvée.

7 - Le Chaudron chinois a-t-il un message a apporter à nos contemporains ?

Ce n'est pas un message, mais un témoignage. Tandis que la Chine d'aujourd'hui s'occidentalise, l'Occident s'imprégne peu à peu de la pensée orientale. Nous connaissons l'influence de ce qu'on appelle à tort la gymnastique chinoise, le Taï Chi Chouan, le Chi Kong, qui connait en France de plus en plus d'adeptes. Il s'agit de la pratique de l'énergie vitale. Il en va de même pour l'acupuncture et, dans un autre ordre d'idée qui n'est pas sans conséquence, pour l'alimentation. Un roman comme le Chaudron chinois tente de décrypter le dessous de toutes ces influences -- dessous qui est, en fait, le tissu vrai. Ma démarche d'écrivain a d'ailleurs toujours été la même, quel que soit l'imaginaire que j'ai souhaité abordé ou qui m'a sollicité. Que ce soit dans le monde anglo-saxon, germanique, arabe, juif ou chinois, toujours c'est l'homme et lui seul que j'ai tenté de décrire en sa grandeur et en ses failles et surtout en sa quête acharnée du Sens. Pour cela, j'ai voulu utiliser le langage même de nos profondeurs de conscience et, en particulier, l'onirisme car, je le rappelle, nous sommes nés de la poussiére des étoiles et nous sommes pétris de la matière de nos rêves.

 
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